Lalla Essaydi, le visage des anonymes

Par Claire de Colombel Le 25/03/2009 à 13:46
Lalla Essaydi, Les Femmes du Maroc, #14, 2005

Lalla Essaydi, Les Femmes du Maroc, #14, 2005

 

« C’est le travail d’une femme ». C’est ce qu’on se dit en découvrant les photographies de Lalla Essaydi. J’ai toujours été agacée par ce type de réflexions ou par l’idée même qu’on puisse chercher dans une image s’il s’agit d’un art féminin ou masculin. Comme s’il y avait des critères, des éléments qui à coup sûr nous feraient identifier la femme ou l’homme. Et même en admettant qu’il y en ait, dans quel but les identifier? Que se passera-t-il une fois qu’on saura quel sexe se cache derrière l’image ? Le jugement qu’on lui porte ne sera-t-il plus le même ?

 

La différence ici est peut-être simplement que le travail de Lalla Essaydi s’affirme dans une démarche féministe, à l’intérieur de laquelle elle se positionne et se présente en femme. Dans la tradition du pays d’où elle vient, les hommes et les femmes ne sont pas seulement différents, leurs vies sont différentes, leurs droits sont différents. Les sexes forment des communautés et nous entrons ici dans celle des femmes.

Lalla Essaydi est marocaine, elle a fait ses études aux Beaux-Arts de Paris et vit à New York. Elle est représentée à Paris par la galerie Protée.

Dans les séries de photographies intitulées Les femmes du Maroc et Converging territories, l’artiste fait poser ses modèles dans la maison de son enfance, dans une pièce où l’on isolait les femmes qui avaient désobéi aux lois des hommes. Elle recouvre minutieusement le sol, les murs, le plafond, ainsi que les costumes traditionnels dont elle drape les modèles, et les modèles elles-mêmes, de calligraphies tracées au henné. Elle les fait ensuite poser dans des attitudes ou des actions de leur quotidien.

L’efficacité de ces images tient de la force symbolique de ses choix plastiques, et d’une expression dans la dualité qui met au premier plan les absurdités d’une société qui range les femmes d’un côté et les hommes de l’autre.

Lalla Essaydi recouvre de ses calligraphies des corps et des visages déjà couverts, drapés, cachés. Et pourtant ce deuxième recouvrement s’oppose au premier dans ce qu’il représente, comme s’il tentait même de l’annuler. Traditionnellement, la calligraphie est un art réservé aux hommes. Celles-ci racontent en bribes, des souvenirs d’enfance de l’artiste au Maroc. Lalla Essaydi dépose sa mémoire et son identité sur des corps rendus anonymes, niés dans leur statut et leur personnalité.

Quelque part entre l’image documentaire et le tableau dont aucun détail n’échappe à la mise en scène, ces photographies ont trouvé le statut juste pour parler de cette complexité et offrir le premier rôle aux femmes que certaines sociétés n’acceptent que comme figurantes.

 

Alors peut-être que la différence de jugement d’une œuvre d’art en fonction du sexe de l’artiste n’est pas la pire des inégalités, c’est seulement que quand on  traque l’inégalité à ce niveau-là, c’est déjà qu’on a la chance de vivre quelque part ou les femmes et les hommes se mélangent.