Spy Numbers: on n'arrête pas le progrès

Par Marianne Bordreau Le 16/06/2009 à 14:03
Spy Numbers, vue de l'exposition au Palais de Tokyo, 2009.

Spy Numbers, vue de l'exposition au Palais de Tokyo, 2009.

 

 

S'insérant dans une sorte de continuité propre à la programmation du Palais de Tokyo, Spy Numbers s'intègre à un discours sur l'art largement porté par son directeur, Marc-Olivier Wahler. L'exposition, en effet, emprunte une fois de plus la pente dangereuse d'un art multi-notionnel, qui colle autant que possible à l'idée d'un éventuel élargissement des publics : science, « exploration du spectre électromagnétique », « encodage mathématique », « capteurs sismiques »...Comme Jérôme Dupeyrat le spécifie d'ailleurs dans la revue 2.0.1, « Marc-Olivier Walher cherche ainsi à tester la dynamique de contamination qui existe entre l'art et les autres domaines d'activité et à mettre à l'épreuve la capacité élastique de l'art contemporain (1) ». Et le magazine Palais s'en fait une fois de plus l'écho, en proposant par exemple un article sur « Les esprits mobiles ». Les activités par ailleurs proposées en marge de l'exposition correspondent aussi à cette conception de l'art contemporain: on peut ainsi visionner une sélection de films de sous-marins.

Concernant l'exposition, peu d'explications ont été mises en place, si ce n'est le texte étroit et laconique de présentation. Néanmoins les productions artistiques exposées permettent d'appréhender différentes visions de la science appliquée à l'art, sans montrer uniquement une actualisation des techniques. C'est une question qui se pose généralement pour les œuvres relevant du « bio-art ».

L'exposition est minimale: les œuvres des onze artistes présentés remplissent péniblement l'espace mais celle de Jim Shaw (Heap, 2005) se trouve malgré tout reléguée dans un coin. Les Living photographs (env.1920) d'Arthur Mole et John Thomas, bien qu'elles trouvent une place dans l'exposition grâce à leur relation au thème, sont désolidarisées du reste serait-ce chronologiquement parlant. Dans cette perspective, à la place de la pièce de Tony Smith (For V.T. (1969), bronze et patine noire) aurait même presque pu être exposé Le Cube de Giacometti... Le bronze de l'américain reste tout de même l'une des œuvres les plus puissantes, neutralisant quasiment la sculpture. La réduction formelle mise en œuvre par l'artiste offre une expérience esthétique à la fois ontologique et optique, en poussant le spectateur dans une profondeur élémentaire. Didi-Huberman dira des sculptures noires de Smith (des parallélépipèdes essentiellement) qu'elles arrivent à transcender l'opposition visible/invisible inhérente à l'image: « Leur masse s'impose devant nous selon la volumétrie paradoxale d'une expérience typiquement nocturne: obnubilant la clarté des aspects, intense et presque tactile - demandant à toujours s'approcher et à tourner autour - , trop vide et trop pleine en même temps, […] aiguisant à l'extrême le problème de nos propres dimensions en face d'elle, alors que nous font principalement défaut les repères d'espace où nous pourrions la situer ».

 

 

Jérôme DUPEYRAT, « Du Yodel à la physique quantique... », in 2.0.1, n°1, Automne 2008.