Nuages de mai du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan
Prix Européen de la Critique 2000, le Prix FIPRESCI, le Grand Prix du jury à la 13ème édition du Festival de cinéma Premiers Plans d'Angers, le Prix Don Quichotte au Forum Européen de Strasbourg et le Prix du meilleur film au Festival de Bruxelles.
Du même réalisateur, Uzac, Les Climats, et Trois singes sortie le 14 janvier 2009
Les pensées s’emmêlent, organisation de la journée, celle du lendemain, liste mentale des choses à faire, de l’ordre le plus rentable pour les accomplir et barrer les lignes une à une. Tout cela arrêter simplement en plein vol, suspendu là, avec l’achat de ce ticket, la descente des escaliers jusqu’à la salle obscure. 42 places, je suis absolument seule, analyse rapide et choix du siège. Vendredi matin, 11h30, Mk2 Beaubourg, film à venir.
Alors que je pensais être sur le point d’avoir une projection privée, un à un les dos de tête s’installent devant moi, dispersés là, seuls; nous sommes onze. Ce qui les a poussés là, dans le noir confortable en matinée, à l’heure ou certains commencent à penser à leur pause déjeuner.
Nous sommes onze, parité hommes/femmes respectée, et repartis de manière homogène dans les générations, de 25 à 65 ans, je dirais. Onze personnages possibles, installés là, chacun à sa place. Un scénario ou tour à tour on entrerait dans la vie de ces figures encore vides, bientôt les caractères se dessineraient et les parallèles entre elles, un chassé croisé de vies rassemblées dans l’espace chaud, calfeutré, pour deux heures.
En attendant des questions, concrètes avec encore le dehors proche. Comment occuper deux heures entre deux rendez-vous ? Etudiant en cinéma ? Voir tous les films manqués ces dernières années ? Interrompre la vie là, son défilement. Prendre deux heures pour soi, seul ? Oublier ?
Depuis cette annonce officielle de crise, comme certains le disent un retour vers l’essentiel, le cinéma plutôt que les soldes ? Et ces derniers mois, lorsque je me suis rendue au théâtre, les programmations affichaient complet. Moins d’argent peut être mais besoin de divertissement, d’évasion, de réflexion, d’oubli ?
Les lumières diminuent jusqu’à nous plonger dans le noir. Lumière de l’écran sur les visages.
Nuages de mai. To Tchekov. Premiers plan silencieux, maintenant nos pensées sont complètement misent en veille, oublié à quoi peuvent ressembler les rues dehors, le flux. Le corps s’enfonce dans le siège.
Muzaffer retourne dans son village d’enfance, où vivent encore ses parents et où il veut tourner un film. Quelques personnages d’une même famille, pas plus que notre nombre dans la salle.
Une sorte de huis clos, en plein air. En guise de murs, des arbres dans le vent qui délimitent une parcelle de terrain qui représente tout pour le père. Un terrain que le cadastre doit sous peu nommer : forêt ou terrain vague et qui d’une croix de peinture sur le tronc dira s’il devient propriété de l’état ou restera au vieille homme. En guise de plafonds, sur lesquels les méditations se perdent, des ciels mouvants incroyables. Le film choisit des moments qui semblent être vécu en temps réel, ainsi la préparation du film. Le cousin qui vient de quitter l’usine et qui rêve naïvement d’Istanbul comme si tout y était plus simple et plus léger, lit les répliques que les acteurs (les parents) répètent. Muzzafin derrière la caméra. Ses parents devant. Ali le jeune cousin de 7 ans tient le réflecteur de lumière. Rien de plus. Et à travers, ça, des deux cotés de la caméra, nous entrons de manière subjective dans la vision de chaque personnage et des “drames” intérieurs que chacun vit dans sa bulle émotive. Des plans fixes, paysages picturaux, ce film est définitivement contemplatif, mais il est dans le même temps une observation précise des rêves, désirs, peurs qui peuvent sembler minimes aux yeux des autres et qui sont pour chaque personnage ce qui se joue de plus important pour lui dans le moment, ce qui le tient éveillé, ce qui l’anime, et l’angoisse. Des désirs qui nous font tels que l’on est, différent de l’autre, incompris parfois, et des moments qui nous définissent, nous changent et qui peuvent faire passer un homme, de confiant à cynique, d’honnête à voleur en une seconde. Ce film observe avec beauté et précision ces moments prégnants comme l’ironie du projecteur du fils éclaire la croix rouge encore non vue sur l’arbre que le père craignait tant.
La lumière revient. Défilé du générique. Les manteaux se réajustent aux bras, aux corps. le film se défait. Nous nous dispersons dans les rues adjacentes au cinéma. Retournons à nos vies, nos listes de courses, nos rendez vous, nos pensées : celles-ci augmentées de ce beau film partagé avant le début d’après midi en pleine semaine de janvier et qui sera le seul lien réel entre ces spectateurs et acteurs eux mêmes d’un scénario imaginaire.