Khalil Joreige et Joana Hadjithomas
We could be heroes just for one day
Musée d’art moderne de Paris jusqu’au 8 mars
http://www.hadjithomasjoreige.com/
Khalil Joreige et Joana Hadjithomas sont nés à Beirut en 1969. Ces deux artistes travaillent ensemble, sur des oeuvres, installations vidéos et photographiques, ainsi que sur des films de fictions et des documentaires liés à l’histoire du Liban.
Le première fois que j’ai vu le nom de ses deux artistes, c’était il y a deux ans dans une revue où ils présentaient leur travail “Histoire d’un photographe pyromane, cartes postales de guerre et images latentes”. Un travail plastique beau et étonnant autour de cartes postales produites dans les années 70 qui représentent le centre ville de Beyrouth ainsi que la Riviera libanaise et ses grands hôtels. Les deux artistes ont entrepris de bruler ces images. Ces cartes, encore en vente aujourd’hui, sont obsolètes car les multiples affrontements que le Liban a vécu, ont détruits les lieux représentés. Les brûlures infligées aux images, et les photographies de ces lésions successives produisent un effet de réel saisissant. Les formes qui apparaissent sont étonnamment proches des sensations et des images d’explosions qui nous parviennent à travers les médias. Les inflammations infligées aux images résonnent comme des tortures, et les paysages transformés, ensevelis, détruits en sont les victimes. La beauté plastique de ces photographies altérées ne réduit pas la violence presque audible et mouvante de ces évènements qui semblent soudain se redérouler là sous nos yeux, en miniature.
Cette œuvre est le premier volet du projet intitulé Wonder Beirut, dont la troisième partie est présentée aux Musée d’art moderne de Paris dans une exposition où les deux artistes questionnent la question du héros toujours au travers de l’histoire et des guerres libanaises.
“Toujours avec toi”, est une vidéo silencieuse qui montre plein cadre les murs recouverts d’affiches au moment des élections législatives de 2000. Les affiches se superposent, la caméra filme les visages des postulants, leurs yeux et leurs demi-sourires s’emmêlent, se répètent et se confondent pour ne laisser voir qu’un visage désincarné, un sourire de convenance et un regard qui se veut vers le futur, qui s’accumule à nos propres souvenirs d’affiches électorales et aux expressions des visages qui paraissent identiques. Une ambiguïté demeure dans le film et c’est au spectateur, d’interpréter, de décider si ces visages et les hommes politiques en général représentent pour lui optimisme ou pessimisme.
Le travail qui m’a le plus intéressé dans cette exposition est l’installation vidéo composée de deux films de 52 minutes filmés à 7 ans d’intervalle, qui filme en interviews croisées six prisonniers libérés du camp de Khiam. La mise en scène est simple et constante, les anciens détenus sont assis sur une chaise face à la caméra. Ils parlent de la vie dans le camp. Les témoignages sont principalement le récit de la captivité non pas en tant que manque, violence mais le récit de toutes les astuces, idées que les prisonniers ont eu et tentés de mettre en œuvre pour “durer” dans le camp.
Comment créer, ne serait-ce qu’un substitut d’aiguille à tricoter avec du rien et démailler toute la couverture afin de créer autre chose est une preuve d’espoir. Comment ces actions en dépit des punitions qu’elles activaient, permettent au prisonnier de tenir, comme créer devient le moyen de garder contact, devient l’essence des journées. Ces petites inventions dont ils parlent avec fierté rendent incroyablement réalistes la captivité qui oblige l’homme à se redéfinir par rapport à la vie, à son espace mental et réel, et aux besoins nécessaires pour vivre. Créer, écrire, penser et réaliser. Agir et réagir au monde qui l’entoure.
La deuxième angle adopté dans ce documentaire est la question de la mémoire. Ce camp après sa libération fut transformé en musée avant d’être complètement détruits par les bombardements de 2006. Mais déjà le musée pour lequel on n’avait repeint les murs sur lesquels les prisonniers avaient écrits, ne donnaient pas à voir ce qui avait été. Ce n’était qu’un substitut rendu propre auquel on avait ajouté des documents. Le film tente de palier cette absence des pierres, des recoins, des passages et des odeurs dans lequel ces hommes et femmes ont vécus, et dont ils veulent témoigner.
Sans jamais tomber dans le pathos, les films restituent un moment de l’histoire au travers des voix, ils marquent un temps d’arrêt nécessaire dans le flux des évènements du monde dont les images nous parviennent avant d’être aussitôt remplacées par les suivantes.