Robert Franck
Un regard étranger. Les Américains/Paris
20/01-22/03
Jeu de Paume.
“Ce qu’il faut, c’est entrer dans la fiction de l’Amérique, dans l’Amérique comme fiction. C’est d’ailleurs à ce titre qu’elle domine le monde. Chaque détail de l’Amérique fut-il insignifiant, l’Amérique nous dépasse tous. [...] Du point de vue visuel et plastique aussi : on a l’impression que les choses son faites d’une matière plus irréelle, qu’elles tournent et se déplacent dans le vide comme par un effet lumineux spécial, une péllicule qu’on traverse sans s’en apercevoir.”
Robert Frank, photographie les américains. Et l’artiste s’efface. Malgré les cartels, historiques brefs et recontextualisation, les images s’emparent de l’espace et rapidement, les détails biographiques, temporels ou une quelconque explication de l’oeuvre se dissipent et semblent inutiles.
L’immersion est totale et immédiate. Rien de notable dans la scénographie ne produit cet effet, ne nous accompagne comme peut le faire le noir de la salle pour le cinéma. C’est donc bien l’image et elle seulement, dans sa qualité et dans sa force, qui en un instant nous fait pénétrer dans l’Amérique. Cette première salle, cette série d’images forme un film dont on ne sait plus vraiment dire son lien au réel, qu’on ne pense plus en terme de document ou de véracité. Les photographies de Robert Frank dépassent tout cela. Un univers est crée qui nous tient, nous guide de scène en scène, à travers les contrastes et les visages, les noirs profonds et les espaces. Une déambulation dans laquelle nous oublions le rythme de notre propre pas, la distance de l’image.
L’espace entre le regard et la photographie a disparu. Nous y sommes, nous le comprenons, l’image semble inclure le spectateur dans son champ.
Le parcours de la salle pourrait alors se répéter indéfiniment, nous révélant à chaque nouveau tour, un élément, une facette, un détail jusqu’à être emporté dans ce mouvement et avoir l’impression de connaître ces personnages comme si on leur avait parlé un jour, comme si on avait été là.
Différemment dans la salle “parisienne”, les images restent un peu inaccessibles, comme un rêve lointain, un souvenir diffus dont on cherche en vain la netteté, la signification. Les photographies se maintiennent à distance, permettent le recul, et produisent un étrange effet de regard sur nous même et sur cette ville où nous pieds sont posés. Un aller-retour permanent entre nos pensées et l’image qui semble contenir le passé et le présent, un temps indéfini, une vision qui révèle et enfouie, découvre et cache dans le même temps. Une réminiscence d’un temps que nous avons pas vécu. Paris dans le brouillard, où des figurants (là où les américains sont acteurs) attendent des fleurs à la main, et semblent attendre pour toujours. Les photographies induisent une certaine poésie, un mystère et une mélancolie dans laquelle les passants se fondent. On regarde ces images comme on regarde la mer, les vagues avancer, repartir, qui soulignent et se retirent, nous laissant un singulier sentiment, comme un secret à méditer.
“Plutôt qu’un rapprochement, la confrontation entre l’Amérique et l’Europe fait apparaitre une distorsion, une coupure infranchissable. Ce n’est pas seulement un décalage, c’est un abîme de modernité qui nous sépare. On naît moderne, on ne le devient pas. Ce qui saute aux yeux à Paris, c’est le 19ème siècle. Venu de Los Angeles, on atterrit dans le 19ème siècle.Chaque pays porte une sorte de prédestination historique qui en marque presque définitivement les traits. “
Citations tirées du livre Amérique de Jean Baudrillard.