« C’est le travail
d’une femme ». C’est ce qu’on se dit en découvrant les photographies de
Lalla Essaydi. J’ai toujours été agacée par ce type de réflexions ou par l’idée
même qu’on puisse chercher dans une image s’il s’agit d’un art féminin ou
masculin. Comme s’il y avait des critères, des éléments qui à coup sûr nous
feraient identifier la femme ou l’homme. Et même en admettant qu’il y en ait,
dans quel but les identifier? Que se passera-t-il une fois qu’on saura
quel sexe se cache derrière l’image ? Le jugement qu’on lui porte ne
sera-t-il plus le même ?
La différence ici est
peut-être simplement que le travail de Lalla Essaydi s’affirme dans une
démarche féministe, à l’intérieur de laquelle elle se positionne et se présente
en femme. Dans la tradition du pays d’où elle vient, les hommes et les femmes
ne sont pas seulement différents, leurs vies sont différentes, leurs droits
sont différents. Les sexes forment des communautés et nous entrons ici dans
celle des femmes.
Lalla Essaydi est
marocaine, elle a fait ses études aux Beaux-Arts de Paris et vit à New York.
Elle est représentée à Paris par la galerie Protée.
Dans les séries de
photographies intitulées Les femmes du Maroc et Converging territories, l’artiste fait poser ses modèles dans la maison
de son enfance, dans une pièce où l’on isolait les femmes qui avaient désobéi
aux lois des hommes. Elle recouvre minutieusement le sol, les murs, le plafond,
ainsi que les costumes traditionnels dont elle drape les modèles, et les
modèles elles-mêmes, de calligraphies tracées au henné. Elle les fait ensuite
poser dans des attitudes ou des actions de leur quotidien.
L’efficacité de ces
images tient de la force symbolique de ses choix plastiques, et d’une
expression dans la dualité qui met au premier plan les absurdités d’une société
qui range les femmes d’un côté et les hommes de l’autre.
Lalla Essaydi recouvre de
ses calligraphies des corps et des visages déjà couverts, drapés, cachés. Et
pourtant ce deuxième recouvrement s’oppose au premier dans ce qu’il représente,
comme s’il tentait même de l’annuler. Traditionnellement, la calligraphie est
un art réservé aux hommes. Celles-ci racontent en bribes, des souvenirs
d’enfance de l’artiste au Maroc. Lalla Essaydi dépose sa mémoire et son
identité sur des corps rendus anonymes, niés dans leur statut et leur
personnalité.
Quelque part entre
l’image documentaire et le tableau dont aucun détail n’échappe à la mise en
scène, ces photographies ont trouvé le statut juste pour parler de cette
complexité et offrir le premier rôle aux femmes que certaines sociétés
n’acceptent que comme figurantes.
Alors peut-être que la
différence de jugement d’une œuvre d’art en fonction du sexe de l’artiste n’est
pas la pire des inégalités, c’est seulement que quand on traque l’inégalité à ce niveau-là,
c’est déjà qu’on a la chance de vivre quelque part ou les femmes et les hommes
se mélangent.