Grand
Palais. Quarante minutes de queue, avec giboulées et sans parapluie. La foule
piétine dans l’allée, sableuse par temps sec, boueuse ce jour-là. Je monte
enfin les marches, une dizaine d’euro l’entrée en tarif réduit. Je passe enfin
la porte, des familles en troupeau devant chaque cartel.
Bienvenue
dans le grand monde d’Andy Warhol.
Juste
le temps de s’habituer à la foule, de trouver son rythme pour ne pas avoir la
désagréable impression d’être le énième mouton qui se rajoute à la file, passe
de tableau en tableau en se calant sur les pas du mouton de devant et du mouton
de derrière. Je refuse mon appartenance au troupeau, mais les quarante minutes
de pluie sur mon manteau en laine dégagent l’odeur de l’animal que je n’assume
pas d’être. Oublions ça et concentrons nous sur les murs.
Les
premières salles ne suffisent pas à me faire plonger dans le « grand
monde » comme ils disent, je passe devant des images trop connues et les
sérigraphies qui s’étalent sur les murs ne me font pas plus d’effet que le
magnet de Marilyn sur la porte de mon frigo.
Et
puis ça passe. J’oublie l’odeur, le mouton, la porte, le frigo… je vois des
images moins vues, des tableaux que je ne connaissais pas. Les sérigraphies se
déclinent, les couleurs plus ou moins intenses, les visages plus ou moins connus, plus ou moins
maquillés, recouverts, effacés. Le portrait est le motif d’Andy Warhol et la
quantité des œuvres réunies nous permet d’observer ces jeux de déclinaisons
autour d’une technique toujours identique. La Factory a été baptisée du nom juste. C’est l’usine, la
répétition, le travail à la chaîne. Même tarif pour tout le monde, stars,
politiques et anonymes défilent en nuances, donnent leur visage à colorier
comme des poupées qu’on habille en rouge, en jaune puis en bleu. Chacun d’eux
n’est qu’une donnée de plus dans la gigantesque banque d’images, mais on sent
chez chaque modèle le désir de montrer son unicité, la fierté d’offrir son
sourire et de poser pour l’impression qui fera de lui un objet de marque,
certifié Warhol. Et cette ambiguïté reflète bien l’utilisation détournée que
fait Warhol du portrait dans son développement en série. « Les docteurs
veulent toujours opérer, c’est comme faire des portraits, vous ne vous souciez
pas de l’identité du patient tant que vous en avez un à traiter ». Les
citations de l’artiste inscrites sur les murs entre chaque salle suffiraient
presque à faire l’exposition. « Je suis un artiste commercial, je l’ai
toujours été. »
Tout
est dit.
L’exposition
nous promène chronologiquement et thématiquement dans son œuvre, formant des
ensembles regroupés en salles (« autoportraits », « Mao »,
« les Dollars »…). Une scénographie plutôt classique (comme la
plupart du temps pour ce genre de grandes rétrospectives) qui fonctionne bien
et offre une vue assez claire de l’œuvre dans son ensemble, mais donne toujours
une allure un peu didactique à la visite. Un seul élément de scénographie a
vraiment fait échos chez moi au travail de Warhol : la boutique de souvenirs installée
à la fin de l’exposition, comme une ultime salle à l’effigie de la
consommation, par laquelle les visiteurs sont obligés de passer et de
s’entasser une dernière fois avant de sortir.
Le
mystère reste à savoir s’il a réellement été pensé dans le but de dialoguer
avec le positionnement « commercial » de l’artiste, ou s’il s’agit
simplement d’une banale stratégie pour appâter le mouton.
Retour
aux magnets Marilyn.