Name
or number est le titre
énigmatique d’une exposition qui ne l’est pas moins.
Ulla
von Brandenburg est née en 1974 à Karlsruhe. Elle vit et travaille à Paris et
Hambourg. Le Plateau
l’accueille en ce moment, et jusqu’au 17 mai, pour sa première exposition
personnelle dans une institution française. En faisant quelques recherches sur
l’artiste allemande, on peut lire de brefs descriptifs comme : « À
travers ses films 16mm, dessins, wall-paintings, sculptures et performances,
Ulla von Brandenburg produit une oeuvre singulière fondée sur les questions de
représentation, voire d’illusion, où se conjuguent allégrement magie noire,
spiritisme et psychanalyse. ».
Ne
connaissant pas son travail auparavant, la visite de l’exposition ne m’a pas
conduit instantanément à penser aux mots « magie noire » et
« psychanalyse » pour le commentaire que j’en fais ici, mais il est
certain que l’artiste construit son travail (en tout cas ses films) autour de
présences fantomatiques qui nous plongent dans des ambiances bien mystérieuses.
Première
image : un rideau ouvert sur la projection d’un film tourné en 16 mm. La
caméra se déplace autour d’un groupe de personnes, presque immobiles, debout
dans une rue désertique. En réalité ils se déplacent lentement sur eux-mêmes,
tournant au même rythme que la caméra, de manière à ce qu’on ne les voit
toujours que de dos. L’image silencieuse est assez envoûtante. Comprenant
rapidement le mouvement circulaire de la caméra, on attend logiquement qu’elle
ait effectué ses 360° pour détacher son regard et le promener sur le reste.
Suite
de l’exposition. Succession d’œuvres plutôt disparates.
Un
grand portrait à l’aquarelle : Ma tante et David.
Une
construction circulaire et ouverte qui nous pousse à la traverser, les parois
sont recouvertes de formes blanches sur fond noir : des silhouettes
humaines ? un squelette d’animal préhistorique ? puis le
questionnement s’achève à la lecture du cartel et de l’intitulé : Forest.
Une
installation au sol, composée de huit vestons et huit cravates parfaitement
étalés et créant par leur disposition, une forme d’une régularité géométrique.
Puis,
des tissus colorés suspendus dans l’espace, créant le chemin qui nous mène au
deuxième film.
De
nouveau des figurants presque immobiles, figés dans l’espace et la caméra se
promenant autour. Mais cette fois elle ne se contente pas d’un mouvement
circulaire, elle nous fait visiter les lieux. Une grande demeure, des salles à
n’en plus finir, presque vides, des plafonds hauts, et ces personnages
statufiés habitant l’espace. Le mouvement de caméra nous donne l’impression
d’être le dernier survivant d’un lieu où le temps se serait arrêté, figeant ses
habitants et leurs activités. Certains sont regroupés, d’autres seuls, on
observe et on imagine ce qui a été interrompu, des actions de groupe, des
réflexions solitaires, l’intention d’un déplacement. On ne sait pas depuis
quand et combien de temps durera pour eux cet arrêt sur image, mais le film
étant une boucle, la déambulation dans les lieux ne semble pas avoir de fin et
les figurants, éternellement prisonniers de leur immobilité.
N’étant
pas, pour ma part, privée de me mouvoir, j’entreprends de continuer la visite
de l’exposition.
On
quitte encore une fois la pellicule pour se retrouver face à des installations
qui, cette fois, font un peu plus échos à l’ambiance des films. Je pense
notamment à cette canne posée contre un mur, accompagnée d’une deuxième déposée
au sol de manière symétrique, donnant l’effet de n’être que l’ombre de la
première. Illusion plutôt efficace, d’autant plus que l’objet en question
apparaissait dans le film, pareillement en appui contre un mur. Cette double
apparition rajoute de l’étrangeté à la scène et entoure l’objet de mystère.
L’exposition
s’achève sur un dernier film : Singspiel. C’est la Villa Savoye (Le Corbusier) que nous
découvrons cette fois, toujours sur le mode d’un long plan séquence au cours
duquel la caméra nous fait faire le tour du propriétaire, glissant d’un espace
à l’autre et rencontrant sur son passage ces mêmes étranges figurants aux
capacités de mouvements limitées. Ils ont pourtant retrouvé pour ce film un peu
de leur mobilité, se réveillant doucement quand la caméra s’approche, avant de
retrouver leur apparente inertie. Le film s’articule autour de deux passages
musicaux lors desquels les figurants se réunissent et s’animent autour d’une
action commune.
Je
ne suis pas sûre que les peintures et les installations d’Ulla von Brandenburg
soient moins intéressantes que ses films, c’est seulement qu’elles n’ont pas le
même pouvoir de nous faire plonger instantanément dans un univers dont
l’étrangeté captive. Les films qui ponctuent donc l’exposition, écrasent, selon
moi, le reste des pièces. J’ai eu l’impression, dans l’agencement des œuvres
les unes à la suite des autres, qu’il y avait eu le désir de créer un parcours,
de les faire dialoguer. Il paraît logique de réfléchir à une exposition dans
son ensemble, mais j’ai trouvé que le travail de l’artiste était suffisamment
fort pour que chacune des pièces fonctionne de manière autonome.