Le concept n'est pas nouveau. De la Tony Shafrazi Gallery en passant par celle de Sydney Janis, des graffitis ont déjà été exposés sur toile. Le succès de l'exposition proposée par le grand Palais est concomitant à celui du graffiti sur le marché de l'art qui, dès 2006, s'impose en salles des ventes : pour Arnaud Oliveux (Artcurial), « Ce succès marque une étape significative dans l'histoire de l'art graffiti; il signe l'émergence d'un nouveau segment du marché de l'art contemporain, prédit son développement rapide [...] ». Le tag s'institutionnalise.
Au grand Palais, les 300 toiles de même format sur le même thème - « Love » - arborent leurs couleurs déclinées par des artistes internationaux de toutes générations. Ici et Outre-Atlantique, c'est l'occasion pour les artistes de passer d'un espace public (la rue) à un espace semi-public (le musée). Mais est-ce le seul moyen d 'accéder à la reconnaissance artistique?
Cette exposition entre les murs soulève en tout cas plus d'un paradoxe. Tout d'abord, le choix du nom octroyé à l'exposition est on ne peut plus problématique: On y trouve en effet des tags (dessin du nom de l'artiste, ressemblant souvent à un logo) , mais aussi des graffitis, et, si on veut entrer dans le détail, du Throw up (se situant entre le tag et la fresque).
Par ailleurs, le tag est traditionnellement investi sur les murs plutôt que sur les toiles. Un principe déstructurant complètement ce qu'est réellement le tag. Le cadre codé qui est à sa base perd ici de son sens, cantonné à son petit format : pour Gallizia, qui en fait collection, c'est néanmoins un moyen d' « offrir un support durable à des artistes d'un nouveau genre ». Gageons que son activité d'architecte n'y est pas pour rien. Il rejoint ici de manière presque mimétique l'idée d'Hugo Martinez, qui dirigea la première exposition « graffiti » en 1972 à la Razor Gallery de New-York : la pérennité comme mot d'ordre. Le tag n'est plus associé à un support qui peut disparaître plus aléatoirement et n'est pas soumis au vandalisme. Ensuite, sous prétexte de favoriser l'ère de la démocratisation culturelle (enfin des tags accessibles à tous, que dire de cette idée?), tags et graffiti sont délocalisés, une première fois en participant à une collection, une deuxième fois en étant exposés. Enfin, alors que l'espace public -la rue- est collectif, chacune des toiles de Gallizia apparaît comme une tentative individuelle, bien qu'une certaine unité cherche à se dégager de l'exposition. On comprend bien la tentation des artistes, ne serait-ce que pécuniaire.
Du reste, manque à cette exposition un peu artificielle la conjonction aux arts ayant également rendu vivants les tags -le son d'une peinture aérosol demeurant léger-; des initiatives de rapprochement avec des performances break dance ou de scratch, traces d'une culture hip-hop, auraient été bienvenues.
Marianne Bordreau