HF / RG . Harun Farocki / Rodney Graham. Deux hommes qui ont grandi dans les années de l’après-guerre : Farocki naît en 1944 dans ce qui fut la Tchécoslovaquie, Graham en 1949 à Vancouver. Alors leurs enfances diffèrent, alors ils ne peuvent pas se ressembler, et à l’humour de Graham fait face la gravitée de Farocki. L’exposition du Jeu de Paume (du 7 Avril au 7 Juin) juxtapose pourtant leur travail sur une initiative de la commissaire et critique d’art Chantal Pontbriand. Sous les initiales qui forment le titre de l’exposition on peut lire A pour Archive, Ma pour Machine, Mo pour Montage, NV pour Non-Verbal. Quatre notions qui traverseraient le travail de ces deux artistes et leur permettraient de dialoguer.
On passe de salle en salle, les vidéos se succèdent et l’on oscille d’un monde à l’autre. Farocki : 12 moniteurs pour 12 films sur le motif célèbre de la sortie des usines. Graham : 3 écrans plats pour 3 petites autofictions. Un double écran où Farocki se montre à la table de montage, un double écran où Graham nous interpelle depuis son hydravion échoué. Les dispositifs sont semblables et ce sont eux peut-être qui tissent le premier lien, l’image partout ou presque est en mouvement. Et pourtant si l’on s’y arrête on pourra voir que Graham a un faible pour les anciens projecteur, pour ces machineries énormes qui occupent l’espace de l’exposition par leur masse et par le son qu’elles produisent ; que Farocki penche plutôt du côté des caméras de surveillance, des caméras montées sur des bombes ou sur des missiles. Ce ne sont pas dès lors complètement les mêmes Machines. Celles de Graham sont toujours poétiques et ludiques à l’image de cette pellicule qui se déroule entre deux vitres (Coruscating Cinnamon Granules, 1996), à l’image de ce vélo cinétique sur lequel on aimerait bien pédaler (Mini Rotary Psycho Opticon, 2008). Les machines de Farocki sont plus insidieuses et moins franches, ce sont les caméras de surveillance des prisons (Je croyais voir des prisonniers, 2000), de codage comme cette étrange machine à écrire qui produit du langage codé (Schnittstelle [Section], 1995) ou encore les machines de réalité virtuelle utilisées pour traiter les traumatismes des soldats revenant d’Irak ou d’Afghanistan (Immersion, 2009).
L’accumulation de ces différents systèmes dans le même espace d’exposition tend à rendre cette disparité moins lisible, il nous faut faire cet effort pour les isoler et pour les différencier mais cette ”confusion” de l’exposition est à l’image des œuvres mêmes et de ce que Chantal Pontbriand nomme le Non-Verbal et le Montage.
Mais il nous faut avant d’arriver à ces deux concepts, parler de celui qu’elle nomme Archive, puisque les deux artistes évoluent dans un monde de références, dans un monde chargé d’images et c’est de cela même qu’ils nous parlent : de cette profusion visuelle et de ce que cela engage. Ils sont fermement ancrés dans leur époque et nous en offre une vision lucide parce qu’en décalage. Si Farocki puise beaucoup de ses références dans l’actualité (images de sport, images de guerres) Graham prend dans les motifs fictionnels (le cow-boy, le navigateur perdu, le gentilhomme) ou directement littéraire (avec ses Reading Machines il construit littéralement son travail autour des éditions de Mallarmé, Allan Poe, Roussel...). Pourtant Farocki échappe au pur documentaire par le biais du montage puisqu’il démonte une partie du sens en l’éclatant dans le temps du film et dans son espace, selon ce principe de soft montage et par la multiplicité des écrans. Il propose à chacun de remonter son propre film, de recréer son propre fil. Le sens n’est pas donné, au contraire il est déconstruit. Ces films sont inconfortables, notre œil ne sait pas où se poser et notre esprit, ne sachant démêler le virtuel du réel, ne sait plus à quoi s’accrocher. Ainsi ce dernier film sur les prisons (Je croyais voir des prisonniers, 2000) où l’on ne sait plus si cet homme abattu à l’écran est le fait d’une reconstitution ou d’un évènement réel.
Graham lui ne procède pas du même Montage. Il ”re-monte” des scènes pour les filmer ou pour les photographier, ainsi prend-il le rôle du cow-boy solitaire (How I Became a ramblin’Man, 1999), celui du dandy désabusé qui se lance dans la peinture (The Gifted Amateur, Nov. 10tn 1962, 2007), celui encore du malheureux notable qui doit danser sur le parquet du saloon pour éviter les balles (Dance !!!!!, 2008). Graham met en scène et se met en scène, et nous interpelle au travers d’une imagerie qui nous est connue et nous fait rebondir de référence en référence.
Ainsi ces deux artistes s’ils utilisent le montage, ce n’est pas tant pour produire du sens que pour permettre à chacun de nous de le reconstruire. La lecture de ces travaux, rendue complexe, s’ouvre sur un champ de significations en même temps qu’elle nous rappelle à l’omniprésence de l’image et à leur capacité de manipulation. La scénographie de l’exposition puisqu’elle brouille les pistes par cet entremêlement des deux œuvres procède aussi de ce même projet, ce que Chantal Pontbriand nomme Non-Verbal : c’est au spectateur de trouver le fil au travers des 4 indices qui nous sont gracieusement donnés ( M, Mo, A, NV).
Pourtant les deux hommes savent bien jouer de la fascination que l’image sur nous exerce, et leurs travaux se placent à un point d’équilibre fragile entre fascination et distance. On bascule si vite dans la contemplation d’une plaque de cuisine scintillante, on répond à l’appel des cow-boys et des aventuriers, et à celui enfin de ce match de football de 2006 (Deep Play, 2007). Car comment expliquer ce phénomène qui fait que malgré la démultiplication de ce match sur 12 écrans, en images virtuelles, en images analytiques, comment expliquer qu’au terme de la deuxième mi-temps, le public de l’exposition (et je crois même les gardiens) vinrent se rassembler face au seul écran rediffusant le match dans sa version télévisuelle, pour regarder encore une fois Zidane mettre un coup de tête à Materazzi ?