L'ouverture
d'un Musée Hermann Nitsch à Naples il y a quelques
mois nous invite à (re)découvrir une cité souvent critiquée (le
problème des ordures qui semble s'éterniser), parfois raillée (le
linge séchant aux balcons dans de petites ruelles sombres) mais
pourtant indéniablement raffinée.
Stendhal
disait de Naples qu'elle était une grande ville riche d'histoire,
avec Paris, l'unique possible capitale d'Europe. Pourtant, loin
de se reposer sur son patrimoine culturel important – dont le Musée
du Capodimonte ou le Musée National d'Archéologie en
sont les emblèmes les plus célèbres – la ville témoigne d'une
activité foisonnante au niveau de l'art contemporain. Décrite comme
une ville chaotique où règne le désordre et l'anarchie, une ville
étouffée par La Camorra (confer le violent Gomorra,
grand prix au festival de Cannes 2008), une ville muselée par
l'influence de la religion et des traditions, une ville où les seuls
moyens d'expression institutionnalisés sont les tags et autres
graffitis, une ville vibrant davantage pour les exploits de la
Squadra Azzura que pour les dernières créations s'arrachant sur la
scène internationale, Naples ne semble pas prédisposée à accorder
une place d'honneur à l'Art Contemporain.
Pourtant,
après une dizaine de jours à sillonner les rues de la capitale de
la Campanie, il faut se rendre à l'évidence : l'art contemporain
est partout. Il s'expose du haut des immeubles aux sous-sols de cette
vaste jungle urbaine, du ciel pollué au ventre de la terre saturée.
Sous la surface, les galeries du métropolitain ont été entièrement
conçues par des artistes. Les stations de la ligne 1 du Metronapoli
ont toutes faites l'objet d'une attention particulière. Peintres,
sculpteurs, photographes, designers, plasticiens se sont relayés
pour rendre le monde souterrain napolitain aussi attrayant que
possible. C'est ce que l'on a appelé le projet "Stazioni
dell'arte" (stations artistiques) qui propose de décorer
toutes les stations d'œuvres d'art contemporaines et dans certains
cas, d'exposer les stations elles-mêmes comme œuvres d'art. Plus
généralement, ce travail d'embellissement des lieux publics se
prolonge au-delà des bouches de métro. Les alentours de chaque
station ont également été pensés, décorés, sculptés. Sortir
aux stations Salvator Rosa ou Materdei permet un dépaysement bien
loin des clichés de la vie napolitaine.
La
ville possède plusieurs espaces d'expositions d'envergure
internationale. Le Museo d'Arte Contemporanea Donna REgina
(MADRE), le musée d'art contemporain bâti aux abords du quartier
historique, bénéficie d'une collection permanente de qualité –
même si un peu limitée quantitativement – rassemblant des grands
noms de la scène internationale (Jeff Koons, Damien Hirst,
Gilbert&Georges, Julian Schnabel, Sol Lewitt, Robert
Rauschenberg, Gehrard Richter...) mêlés à des artistes nationaux
inconnus ou presque du grand public étranger (Mario Merz, Jannis
Kounellis, Francesco
Clemente, Luciano Fabro, Giulio Paolini, Mimmo Paladino, Domenico
Bianchi...), la plupart issus du mouvement Arte
Povera. Le Musée organise également des expositions temporaires
dont la notoriété dépasse les frontières de l'Italie : Georg
Baselitz, Robert Rauschenberg, Alighierro&Boetti, autant
d'artistes qui ont eu la chance d'avoir une belle rétrospective ces
derniers mois.
Par
ailleurs, l'immense Palazzo delle Arte Napoli (PAN),
bénéficiant d'un espace de 6000m² en plein cœur de Naples,
permet l'organisation d'expositions temporaires de qualité que l'on
pourrait aisément comparer au Palais de Tokyo à Paris. Le lieu,
reconnu pour l'éclectisme de sa programmation (dernièrement furent
réunis des artistes tels que Julia Draganovic, Svjetlan Junakovic ou
Joanpere Massana) est fréquenté par l'intelligentsia napolitaine
curieuse de nouveautés et de surprises en matière de créations
artistiques.
A
Naples, la culture et la création font l'objet d'un investissement
particulier de la part de la municipalité (qui n'hésite pas à
ouvrir le Castel dell'Ovo ou le Castel Sant'Elmo à des expositions
temporaires...) mais sont également encouragées par des acteurs
privés comme en témoigne l'ouverture du Museo Archivio
Laboratorio per le Arti Contemporanee Hermann Nitsch Napoli. Ce
dernier a ouvert grâce au soutien de la Fondation Morra et permet de
se plonger dans le travail saisissant de l'artiste viennois Hermann
Nitsch, des oeuvres mêlant religion et sciences avec violence et
avidité. Afin de prolonger sa démarche, le musée dispose d’un
laboratoire d’expérimentation visuelle, olfactive et gustative,
mais aussi d’une salle de visualisation des archives vidéos,
musicales et de consultation des documents écrits. De plus, le musée
planifie d’offrir, en collaboration avec la Fondation Morra, des
bourses d’études à des chercheurs sur les performances, l’art
multimédia et les œuvres interdisciplinaires au-delà du travail
d'Hermann Nitsch.
Cette
omniprésence de l'art contemporain surprend. Même le Musée du
Capodimonte consacre un étage complet à l'art contemporain et a
récemment organisé une rétrospective Louise Bourgeois (celle vue à
Paris au Centre Pompidou, à Londres à la Tate Modern, à New-York
au Musée Guggenheim et qui ne cesse de voyager) au sein même de sa
collection permanente réputée dans le monde entier pour ses
Caravage, ses Bellini, ses Boticelli ou ses peintres de l'école
napolitaine. Tout cela laisse un peu pantois, comme si le danger
représenté par le Vésuve, le puissant volcan qui domine la ville
et menace de la détruire à chaque instant, mettait en exergue la
créativité des artistes. Comme si l'Art se voulait une manière de
se protéger du danger permanent émanant du cratère endormi. Naples
apparaît donc comme une cité métaphorique poussant l'aspect
éphémère de l'art contemporain à son paroxysme.