La rétrospective LaChapelle présentée à la Monnaie de Paris a le mérite d'interpeller et d'entraîner le spectateur dans la démesure passionnée de l'artiste. Empreintes de cette anti-tempérance, ses photographies narrent les pratiques d'une société contemporaine en mal de limites, superficielle et nauséeuse. Les tirages, particulièrement chargés au niveau de la composition et parfois bariolés à outrance, utilisent la parodie, l'allégorie (c'est surtout visible dans la Pietà with Courtney Love, 2006), la mise en scène comme modes subversifs et paroles d'un monde qui court à sa propre perte. Cette vision apocalyptique suscite bien des interrogations sur nos propres dérives et suggère une mise en abîme par l'artiste : son obsession du détail traduit pour une grande part une peur de l'aliénation, qui serait uniquement délivrée par la photographie, seul moyen d'entreprendre une espèce de Catharsis. En incarnant une réponse, LaChapelle fait vivre le questionnement de Bourdieu : « Qu'est-ce que cette opération qui consiste à rendre visible l'invisible déjà vu et à faire apparaître comme scandaleuses des choses qu'on voit et lit tous les jours dans les journaux ? » (1).
Deux séries exposées méritent qu’on s’y attarde.
Les déluges ou l’histoire au purgatoire
La série de photographies mettant en scène des déluges est particulièrement fascinante, tant par la qualité scénaristique que par ses revendications : La Cathedral (2007) où encore Museum (2007), Statue (2007) dénoncent un monde régi par le capitalisme et la religion. Comment réglementer l'impossible? En quoi consiste le hiatus d'une société piégée entre ses espoirs et ses actions? Pourquoi s’attacher à la matérialité de La Femme au perroquet de Courbet, que l’on trouve presque noyée dans une eau saumâtre?
LaChapelle pose le problème très brillamment en utilisant pour toute démonstration les méthodes d'une photographie argumentative, qui chemine au-delà de l’esthétique qu’elle défend. Elle dénonce également le « capital symbolique » hérité et entretenu par l’ère contemporaine américaine, qui reproduit les schémas qu’elle prétend avoir dépassé depuis longtemps. Complètement dépossédée des moyens d’accomplir sa propre humanité, la société américaine décrite par LaChapelle s’enlise dans des fondements culturels dénués de toute spiritualité.
L’histoire américaine est ici également mise en difficulté, offrant une résistance à toute critique intellectuelle, et façonnant des fantasmes s’interposant entre elle-même et son accomplissement. Les « attentes symboliques » vaines des américains, historiquement inculquées, sont dans la série des déluges empreintes d’une violence qui découle de la représentation qu’ils se font du monde.
Le quotidien vomitif de la classe moyenne américaine
La série la plus étonnante reste tout de même celle qui représente des scènes banales du quotidien d'américains issus de classes moyennes (Recollections). Dans ces photographies, LaChapelle, qui ne retouche habituellement pas ses tirages, y introduit habilement des objets et des personnages : il va au-delà de la simple enquête anthropologique, pour proposer l’incarnation d’une prise de conscience. Le photographe transforme la structure de l’espace social en faisant de sa pratique un schème cognitif améliorant immédiatement la perception arbitraire que nous pouvons avoir des catégories de classes sociales.
Ici LaChapelle montre tout ce qu’il a de plus dilthéen : il met bien en évidence que ce n’est malheureusement pas l’esprit qui guide et construit les valeurs, et qui crée son histoire. C’est plutôt l’histoire, ici l’histoire américaine, qui détermine selon lui les pensées et valeurs de l’époque contemporaine, complètement hypertrophiée par ses propres désirs.
(1) Pierre Bourdieu, « À propos de Karl Kraus et du journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales, n°131-132, 2000, p.124.