Le
Centre Pompidou a proposé de réunir plusieurs grands musées d'art
moderne et contemporain autour d'une offre d'accès illimité à
dimension européenne dont peuvent bénéficier les jeunes européens
de moins de 26 ans inscrits dans une université européenne dans le
cadre d'un échange Erasmus. C'est la carte « Museo
Libre » qui regroupe le Reina Sofia à Madrid, le
Moderna Museet à Stockholm, le Musée Berardo à Lisbonne, le
Castello di Rivoli à Turin, le Musée Sztuki à Lodz, le Mudam à
Luxembourg et le Centre Pompidou à Paris.
La carte reprend toutes
les caractéristiques du Laissez-Passer Beaubourg réservé
aux moins de 26 ans. D'ailleurs, pour les amateurs des cartes créées
par Annette Messager ou Tatiana Trouvé, cette année, la carte
« Museo Libre » a été réalisée par
Christian Boltanski et sera dès lors renouvelée chaque année par
un artiste contemporain européen. En plus de ces avantages, elle
permet à tous les adhérents l'entrée illimitée dans toutes les
collections permanentes et les expositions temporaires des musées
partenaires ainsi qu'un accès privilégié à une sélection
d'activités culturelles proposées par ces établissements. Pour
seulement trois euros de plus (le laissez-passer actuel coûte 22
euros pour un an), le jeune amateur d'art peut s'offrir sept des plus
grandes institutions culturelles d'Europe.
Théoriquement,
la carte « Museo Libre » semble être une
excellente idée développée par les services du Centre Pompidou.
Intimement convaincu du bien-fondé du système de carte illimitée
et autres laissez-passer comme alternative à la gratuité totale ou
partielle des musées (non-souhaitable pour tout un tas de raisons
trop longues à expliquer dans cet article), je ne peux que me
réjouir de ce nouveau-venu parmi les offres proposées par les
institutions culturelles de la capitale, une offre à la dimension
internationale assez exaltante. Pourtant, derrière mon enthousiasme
de façade dissimule quelques réticences tant j'aimerais penser que
cette carte n'est qu'une ébauche, un projet en phase bêta, le
croquis d'une véritable politique culturelle commune au sein de
l'Union Européenne.
Pourquoi
la réserver uniquement aux étudiants Erasmus ? Ne pourrait-on
imaginer qu'elle s'adresse à tous les jeunes de moins de 26 ans de
l'Union Europénne ? Voire même qu'elle soit étendue à tous les
européens ? Une telle carte est susceptible d'intéresser énormément
de monde. Plus que jamais, les voyages au sein de l'Union Européenne
ont le vent en poupe. L'absence de formalités administratives et le développement
pharaonique des compagnies low-cost augmentent le nombre de
courts-séjours permettant de découvrir une capitale par-ci, une
grande ville par-là. Une telle carte permettrait vraisemblablement
d'augmenter la fréquentation des grandes institutions culturelles
européennes, mais aussi des structures plus modestes comme l'ont
montré, dans un tout autre domaine, les études concernant la carte
UGC illimitée qui montrent clairement que la formule a eu un impact
positif sur le cinéma d'auteur.
Pourquoi
ne réunir que sept musées ? Pourquoi la limiter uniquement aux
musées d'art moderne et contemporain ? Ne pourrait-on imaginer une
carte qui dépasse les genres, qui transcende les styles ? Même si
le Centre Pompidou précise que de nouveaux établissements européens
devraient rejoindre le projet dès l'année prochaine, ne pourrait-on
imaginer d'ores et déjà une carte commune qui abolirait
définitivement les frontières dans l'Union Européenne pour offrir
à ses citoyens un accès à la culture presque illimité ? Quiconque
a déjà été en Hollande connait le principe de la Museumkaart,
véritable révélation pour n'importe quel amateur d'art parisien
habitué à avoir une multitude de pass dans son portefeuille.
Effectivement, cette carte est unique.
Dès lors, pas besoin de multiplier les cartes.
Orsay,
Branly, Beaubourg, Grand Palais, Louvre : en France, chaque
musée a sa propre carte et son propre public. Une carte plus globale
serait susceptible de briser les frontières entre les différents
styles et ouvrir l'esprit de ses possesseurs. Un amateur de la
Renaissance Italienne espagnol pourrait se laisser tenter par une
exposition de photographies de l'entre-deux guerres à la Maison de
la Photographie d'Amsterdam (FOAM). Une admiratrice de la création
contemporaine slovaque pourrait découvrir avec passion
l'impressionnisme au Musée d'Orsay. Et les exemples sont déclinables
à l'infini tant cette carte serait susceptible d'exacerber la
curiosité intellectuelle des citoyens européens.
Cependant,
faute d'une volonté politique forte de la part des états-membres,
une véritable carte « Museo Libre » -
dans le sens d'un accès aux musées totalement libre partout en
Europe - n'est sûrement pas prête de voir le jour dans l'Union
Européenne. Pourtant, au-delà de l'Europe Économique (aux ravages
libéraux aujourd'hui évidents), au-delà de l'Europe Sociale
(promise depuis 20 ans et dont on peine à voir les réalisations
concrètes), l'Europe Culturelle pourrait bien être un nouveau
challenge pour les parlementaires européens prochainement élus. Qui
est prêt à relever le défi d'une véritable démocratisation de
l'accès au savoir au sein d'une Union Européenne qui peine de plus
en plus à convaincre ?