-Nom, prénom, âge, profession ?
-Récamier Juliette, vous le savez fort bien. Et enfin il
suffit. On ne demande pas l'âge d'une
dame.... Ne vous a-t-on jamais rien appris ? Quant à un travail aliénant, il
plut au ciel d'en avoir préservé des mains qui ont tant plu...
-Bon vous connaissez le topo ? On vous tient, c'est
simple. Et c'est inutile de nier : on sait tout. C'est vous la première
people. L'ancêtre de Britney, la matrice de Paris Hilton.
-Mais de qui diantre parlez-vous ? C'est encore un coup de la Tallien, n'est-ce pas ?
(http://www.paris.fr/portail/Culture/Portal.lut?page_id=6638&document_type_id=4&document_id=19798&portlet_id=15100&multileveldocument_sheet_id=2873 )
-Vous biaisez ? Très bien, j'en ai vu d'autres. Les
preuves sont exposées en ce moment même au Palais des Arts de Lyon jusqu'au
11 juin 2009. ( http://www.mba-lyon.fr/mba/sections/fr/actualites-musee/mba/sections/fr/actualites-musee/mba/sections/fr/expositions-musee/juliette-recamier-m/juliette-recamier-et )
-J'en suis fort aise... J'ai toujours été fière de ma personne
et de mon goût. N'ai-je pas été une des premières à diffuser largement des
gravures à mon effigie ?
-Eh bien, vous êtes servie en tous cas : les deux
étages d'exposition du Palais des Beaux Arts de Lyon accueillent votre mobilier
sophistiqué réalisé sur mesures et selon vos instructions, vos toilettes
révolutionnaires de simplicité et d'ambiguïté, vos innombrables portraits, ceux
de vos amis, de vos amants...
-Je vous en prie, je suis une femme mariée. Vous pensez sans
doute à Monsieur de Chateaubriand ? Vous l'avez vu tel que l'a peint Girodet dans ce
tableau que j'aimais tant, ténébreux, échevelé ? ( http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/joconde_fr ) Quelle femme y resterait
insensible...
-Et le dénommé Gérard, dont vous appréciez tant le portrait
très suggestif qu'il a fait de vous ?
-Ah... le baron Gérard... S'il est vrai qu'il fût mon peintre, je fus
également son sujet. David a bien essayé de me « croquer » mais je ne
cadrais décidément pas avec son théâtre romain ( http://art.mygalerie.com/les%20maitres/dav8.html ). Quel ennui quand j'y repense,
un peu comme cette discussion avec vous.
Vous ne souriez donc jamais ?
-Je ne sais pas. Mais vous, arrêtez de me regarder comme ça.
Je ne sais plus où j'en suis à la fin. D'ailleurs votre visage, on ne sait pas
vraiment à quoi s'en tenir. Tous ces portraits (sculptés par Canova, Chinard, peint
par Gérard, David...) dans lesquels vous n'êtes...
-...ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre....
-Ca me rappelle un poème... Et puis j'ai relevé ceci sur livre
d'or de l'exposition. C'est daté du 24 avril 2009. « J'ai déjeuné dans le
cloître avant de venir ici. En face de moi, une belle jeune femme fine, aux traits
sensibles. Vêtue d'un chemisier marron. Elle est partie, un panier pic-nique à
la main. Et je la retrouve ici ! Une seconde chance de profiter de sa
beauté. L'ombre de celle de Juliette Récamier ? Vous revoir peut-être
... F. le Marin ». C'était vous bien sûr ?
-Attention agent Mulder, vous devenez diablement sentimental... Vous n'en êtes d'ailleurs que plus séduisant...
-Hum... Reprenons. Il y
a forcément un portrait qui a gardé la trace de votre véritable personnalité...
-Vous voulez dire naturelle, sans affectation ? Je
m'étonne que vous n'ayez pas déjà repéré ce petit tableau intime.
-Au rez-de-chaussée, avant de monter à l'étage ? Oui, là vous ne jouez plus, vous êtes vous-même. Mais quand même quelle drôle d'époque vous viviez. Vous étiez donc
toujours en représentation ?
-Remarquez que j'ai toujours été fidèle à mon cercle lyonnais,
que mes amitiés étaient sincères et que j'ai vécu pleinement selon mes goûts.
Après la Terreur, Paris s'est déchainé dans une grande récréation mondaine,
futile et joyeuse. Et un certain nombre de femmes à la suite Madame Tallien,
menaient la danse. La presse et les caricatures nous avaient baptisé les
« Merveilleuses ». Royaliste, Jacobin, Bonapartiste, que sais-je
encore : dans mon salon, le plus fameux vous en conviendrez, vous ne
deviez que me plaire. Brillant et léger ; émouvant et profond, chacun son
style. Mais attention, ennuyez-moi et je vous révoquais d'un soupir ! Récidivez
dans la balourdise, et le voile qui aurait immanquablement recouvert l'éclat de
mes yeux suffisait à vous éloignez de mon salon pour un bon moment. Vêtue
d'une simple tunique blanche, chastement étendue sur le lit de ma chambre à coucher
dessinée par le célèbre ébéniste Jacob, je recevais la fine fleur des artistes
et des écrivains. Complaisante sans jamais dépasser la limite de la décence,
objet du désir de ces messieurs, je n'avais pas mon pareil pour conserver
toujours ardente la passion qu'ils avaient de ma personne sans jamais me compromettre.
-Mais ce que vous me racontez ne ressort pas vraiment de
l'exposition.
-C'est bien normal, cher ami. Les objets et le goût que j'ai développé sont là (jusqu'aux couleurs des murs qui reprennent les tonalités de mes intérieurs), mais sans
l'esprit qui les animait. Il aurait peut-être fallu transcrire quelques
extraits des correspondances que je suivais avec Madame de Staël ou Monsieur de Châteaubriand. Vous auriez
alors aperçu la trame de fond de nos vies.
-L'amour ? L'amitié ? L'art ?
-Oui et en un mot : la conversation.